La flambée des prix du pétrole, liée aux tensions au Moyen-Orient et aux perturbations dans le détroit d’Ormuz, fragilise le secteur du plastique. Faute de matières premières, certaines entreprises ralentissent ou arrêtent leur production et poussent leurs salariés à prendre des congés.
"J’ai aujourd’hui quatre machines à l’arrêt", confie Antony Gaillard, directeur d’une entreprise basée à Briare (Loiret) spécialisée dans la conception et la fabrication de pièces plastiques par injection. Une situation d’autant plus paradoxale que son carnet de commandes, lui, reste bien rempli. "Nous sommes contraints de décaler une partie de la production et de réorganiser complètement le planning", poursuit-il.
En cause : des difficultés croissantes d’approvisionnement en matières premières, directement liées à la flambée des prix du pétrole, ressource essentielle à la fabrication de plastique.
Car l’ensemble de la filière plasturgique est en grand difficulté notamment depuis le 28 février, date du début du conflit en Iran. Les tensions autour du détroit d’Ormuz situé entre l'Iran et Omam et par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, perturbe lourdement les flux d’hydrocarbures. Ce qui entraine mécaniquement une raréfaction des approvisionnements et une hausse des coûts de production.
"On passe de 1 300 à plus de 2 300 euros la tonne"
Les industriels du secteur du plastique mesurent désormais les effets immédiats des tensions au Moyen-Orient. "Certaines matières sont passées de 1 300 à plus de 2 300 euros la tonne", observe Antony Gaillard. Le polypropylène, largement utilisé dans l’automobile ou l’emballage, a vu son prix quasiment doubler en quelques semaines. "On était autour de 1,36 euro le kilo, on est monté à 2,30 euros en l’espace d’une semaine".
Même les plastiques dits "de commodité", habituellement stables, sont désormais touchés. "On commence à voir concrètement les conséquences du conflit, alors que ce n’était pas encore le cas il y a quelques jours", souligne-t-il. Certaines matières spécifiques sont même devenues introuvables, avec des délais de livraison repoussés jusqu’à fin mai.
Pour Bibiane Barbaza, responsable des affaires économiques chez Polyvia, le syndicat professionnel de l'industrie française de la plasturgie et des composites, ce décalage s’explique par un effet de stocks : "Nos fournisseurs disposaient de réserves constituées avant la crise, ce qui a temporairement amorti la hausse des prix. Mais une fois ces stocks écoulés, les tensions apparaissent brutalement". Dans le même temps, la demande européenne s’est reportée sur d’autres sources d’approvisionnement. "Certains industriels se fournissaient au Moyen-Orient, d’autres en Asie. Or ces flux sont aujourd’hui perturbés ou à l’arrêt, ce qui accentue la pression sur les producteurs européens" explique-t-elle.
Dans toute la chaîne industrielle, la pression s’accentue. Gérard, responsable achats et ventes dans une entreprise spécialisée dans le caoutchouc à Saint-Cyr-en-Val (Loiret), évoque une hausse d’environ 30 % du coût de ses matières premières par rapport au premier trimestre.
"Dès la mi-mars, 35 % de nos adhérents faisaient déjà face à des ruptures d’approvisionnement", explique Bibiane Barbaza, responsable des affaires économiques chez le syndicat professionnel de l'industrie française de la plasturgie et des composites.
Ces difficultés touchent l’ensemble des secteurs : emballage agroalimentaire, cosmétique, pharmaceutique, mais aussi aéronautique, dispositifs médicaux ou électronique.
Des entreprises contraintes de limiter leurs productions et d’encourager le chômage partiel
Depuis fin février et le début du conflit, la situation s’est encore dégradée. "En avril, nous constatons que de plus en plus d’entreprises sont contraintes de ralentir, voire d’arrêter certaines productions. Certaines envisagent déjà le recours au chômage partiel." explique Bibiane Barbaza. Dans l'entreprise d'Antony Gaillard "Ce n’est pas imposé, mais fortement recommandé", précise le directeur.
Une crise jugée "exceptionnelle" par sa rapidité et son ampleur. Selon Bibiane Barbaza, "en l’espace d’un week-end, les industriels ont subi des hausses de prix de 25 à 30 %, qui ont continué à s’accentuer depuis".
Tous les types de plastiques sont concernés, des plus courants, polyéthylène, polypropylène, PET, aux matériaux techniques utilisés dans des secteurs stratégiques comme l’aéronautique ou la défense. "Pour les entreprises les moins touchées, les hausses atteignent 35 à 40 %. Pour d’autres, les prix ont tout simplement doublé, voire plus, en à peine un mois et demi" affirme la responsable des affaires économiques chez le syndicat professionnel de l'industrie française de la plasturgie et des composites.
"C’est peut-être la crise de trop"
Cette nouvelle crise intervient dans un contexte déjà fragilisé : après la pandémie de Covid-19, les pénuries post-confinement, puis la crise énergétique consécutive à la guerre en Ukraine, la plasturgie peine à retrouver un équilibre. "C’est peut-être la crise de trop", s’inquiète Bibiane Barbaza. "Certaines entreprises nous disent clairement qu’il s’agit d’un enjeu de survie. Et celles qui s’expriment ne sont probablement que la partie émergée de l’iceberg".
Les conséquences pourraient être durables, notamment pour des secteurs déjà sous pression comme l’automobile, confronté à la concurrence internationale. À l’échelle du Centre-Val de Loire, la filière représente 176 entreprises, 7 350 emplois et près de 1,8 milliard d’euros de chiffre d’affaires.
Face à cette situation, les industriels se retrouvent "pris entre le marteau et l’enclume" selon les mots de Bibiane Barbaza. Faute de matières premières, ils doivent retarder les livraisons, parfois au titre de la force majeure, et négocier des hausses de prix avec leurs clients. "Nous ne pouvons pas produire à perte", rappelle la représentante de Polyvia.
Dans les ateliers, les ajustements sont déjà visibles. "On est en mode survie", résume Antony Gaillard. S’il exclut pour l’instant une fermeture, il reconnaît fonctionner sans filet de sécurité. "Je passe mes journées à essayer de trouver des solutions, à chercher de la matière ou à réorganiser la production". Les hausses de prix ne peuvent être intégralement répercutées, ce qui rogne les marges. "On absorbe une partie du choc, mais on devra forcément réajuster".
La filiale française du groupe suisse UTZ Group, leader mondial des emballages plastiques, implantée dans l’Ain, a annoncé le 14 avril la suspension de sa production pour une durée d’une semaine, afin d’éviter de produire à perte.
Source : france3-regions.franceinfo.fr